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Chapitre: 2 (extrait)
EATING FIRE: MY LIFE AS A LESBIAN AVENGER
Kelly Cogswell
University of Minnesota Press, March 2014, English

Traduit de l'américain par Anne Guéro et publié avec l'aimable autorisation de la University of Minnesota Press

Si je commence par Kathryn, c'est que j'essaye de me rappeler à quoi ressemblait cette période - à quoi je ressemblais, à vrai dire, quand l'East Village paraissait vraiment un village, quand mes amies lesbiennes vivaient à deux pas et traînaient leur politique et leur art dans la rue. Je me souviens des piliers du quartier: le SDF black, près de la Quatrième, qui déblatérait sans fin contre ces connards de blancs et ces salopards de patrons, et qui crachait sur tout ce qui bougeait. Il y avait aussi une femme blanche complètement folle, sur St Mark's Place, qui montait son petit stand avec une table pliante où elle étalait des tracts antipornographiques et une copie décolorée d'une illustration de Playboy où on voyait une femme passer dans un hachoir à viande. Il y avait les squelettes ambulants de ceux qui mouraient du SIDA, et je m'étais aventurée à une ou deux réunions d'ACT UP, sur Cooper Union, mais il y avait tant de monde... tant d'hommes. J'avais aussi testé une réunion de la Coalition pour l'Action des Femmes, mais l'endroit était bourré de bobos qui sentaient terriblement bon et qui n'avaient jamais eu besoin des allocs. Plus proche de moi, il y avait aussi cette jeune femme noire, qui se baladait dans le parc avec des leggings couleur pansement, tachés à l'entrejambe par une énorme tache de sang.

La plupart du temps, j'arpentais le quartier, carnet et stylo en main, cherchant les moments de grâce. Une fois, en plein milieu de la nuit, j'ai vu cet homme qui jouait du Bach sur sa guitare, devant l'Eglise de la Rédemption Sacrée, au milieu des sacs en papier froissé et des flaques d'urine. Il jouait avec une telle joie concentrée, que même les ivrognes qui rentraient chez eux interrompaient leur danse maladroite. Cette grâce a disparu aujourd'hui - je ne la vois plus, en tous cas. Comme les cris désespérés de David Wojnarowicz. Comme les petits bonhommes de Keith Haring, tout le temps en train de baiser. Ou comme la tour dans le jardin communautaire au coin de la Sixième et de la B. La tour énorme constituée de bois de récupération, de poupées cassées et de vieilles chaussures accrochées par leurs lacets. Elle était montée trop haut. Trop d'aspirations, et pas les permis nécessaires. Elle était dangereuse, aussi, sans doute.

Cela fait longtemps qu'Amy a déménagé à Boston. Ana et moi avons vécu en France quelques années. Quand nous sommes reparties, en 2010, Kathryn était une des rares de cette époque avec qui j'avais gardé contact, bien qu'elle passe maintenant une partie de son temps à San Francisco. Récemment, Kathryn et moi sommes allées manger de burgers bien gras chez Paul, et le hamburger géant en plastique était toujours là, sur le trottoir. Puis nous sommes allées chez elle, près du parc, pour écouter un peu de musique - pas d'Indigo Girls, ou de Sinéad O'Connor - et nous avons beaucoup parlé, d'art et de politique, de la grosse cicatrice sur sa poitrine, et des plus petites sur mon ventre. Quand je suis rentrée chez moi, chez Ana, chez nous, à pied dans les rues silencieuses, j'ai essayé d'effacer de ma vision tous les restaurants chics, les immeubles d'habitation luxueux, les petites boutiques branchées pour tenter de sentir ce qu'il y avait en dessous.

...

La première réunion des Justicières Lesbiennes s'est tenue au Centre Gay et Lesbien, à l'époque où l'endroit était sale, croulant, et extrêmement vivant. La salle se trouvait au dernier étage, et l'air se réchauffait à chaque marche alors que nous gravissions l'escalier en bois décrépit, aux murs recouverts de posters. Les toilettes complètement décalées, qui mélangeaient volontairement les panneaux hommes et femmes étaient elles aussi recouvertes de flyers, de photos, de cartes postales et de graffitis -l'histoire homo en direct. A notre arrivée, nous attrapions une chaise pliante en métal. Moi j'étudiais les lieux, en essayant de ne croiser le regard de personne.

Peu à peu, la pièce s'est emplie de femmes. Certaines étaient proches de mon âge - j'avais 26 ans. D'autres étaient encore à l'université. D'autres avaient l'âge d'être grand-mères. Mais toutes étaient vaguement nerveuses, ou en attente. Aucune ne crachait sa haine. Personne n'avait de cape, ou d'épée, personne ne montrait ses seins. Cette première réunion des Lesbian Avengers s'est finalement déroulée de manière assez bureaucratique - quelqu'un a annoncé le début officiel de la réunion, et les six organisatrices se sont présentées.

Après, c'était à nous. Au début, je n'ai retenu aucun nom, mais je me souviens de la multitude d'accents: hispaniques, anglais, irlandais, côte est, côte ouest, les tons neutres du Midwest, mon accent particulier du Kentucky, et même quelques voix traînantes des newyorkaises du coin. Puis Sarah Schulman, ou une autre, a expliqué brièvement le concept des Lesbian Avengers : « être un groupe d'action directe concentré sur les problèmes vitaux de survie et de visibilité des lesbiennes ». J'ai hoché la tête comme si je comprenais, même si « l'action directe », pour moi, ça ne voulait pas dire grand-chose. La seule fois où j'avais failli organiser quelque chose, c'était quand j'étais enfant, à la chorale de notre église, et que notre maîtresse de musique avait été brusquement virée. Deb était une femme dynamique et généreuse ; je babysittais sa fille. Quand j'avais voulu la défendre, le pasteur m'avais traité en privé de gamine un peu paumée, en public d'agitatrice, et, honteuse, j'avais tout laissé tomber.

Quant au mot “visibilité”, il ne signifiait pas grand-chose non plus, à part dans son sens évident. Je n'avais jamais réfléchi au fait que le monde changeait. Ou au monde tout court, d'ailleurs. Martin Luther King avait fait un discours - et voilà. Les écoles publiques devenaient multiraciales. Les professeurs blancs se conduisaient de manière atroce avec les élèves noirs, et pour se venger, les jeunes noirs pelotaient les fesses des jeunes filles blanches dans les couloirs. L'idée de remonter à la source, de tenter de changer ce que les gens pensaient, comment ils se considéraient mutuellement, comment ils nous considéraient... tout cela était entièrement nouveau pour moi.

Moi, en sueur dans cette chaise en métal, à cette première réunion des Avengers... J'étais simplement venue pour être entre filles, pour voir si je m'intégrerais. J'en avais tellement envie. N'importe qui en aurait eu envie. Il me semble que je peux encore presque goûter cette sensation d'ébahissement absolu, tandis que j'écoutais les organisatrices parler d'un certain Curriculum “Rainbow”, et expliquer pourquoi notre première action devait être en son soutien. Je n'ai pas parlé beaucoup - mais autour de moi, elles étaient nombreuses à intervenir. Toutes ces gouines, qui paraissaient si intelligentes, si créatives, si belles... prêtes à prendre des risques, à se faire une place dans le monde. Et moi, j'étais là, à leur côté.

Rapidement, nous nous sommes divisées en cinq ou six groupes, et nous nous sommes mises au travail. Il y avait des recherches à faire, des flyers à concevoir, des entretiens à décrocher, de l'argent à obtenir, des stratégies et des idées à discuter - le tout incluant des ballons. Une action réussie, ça se prépare.

....

Chaque semaine, à mesure que la rumeur croissait, de nouvelles gouines se joignaient à nous, se serrant dans la pièce surchauffée et poussiéreuse, rivalisant pour les places proches de la fenêtre, alors que les mouches bourdonnaient et que nous avions du mal à décoller nos jambes collantes des sièges. Aucune action n'avait encore été menée, mais on sentait que ça approchait, même dans les rapports des comités. Les filles du comité “Recherches” nous ont sorti un document de deux pages, analysant toutes les cibles possibles, avant de recommander une école primaire à Middle Village, dans le Queens, au cœur du District 24. Leur présentation a été longue, mais suivie d'assez peu de discussion. « Excellent, génial, on s'en fout. Alors, on y va ou quoi ? »

Le curriculum “Rainbow” développé par le ministère de l'éducation de la ville, utilisait des jeux et des chansons, allant de la ballade irlandaise jusqu'à une danse du chapeau mexicaine, pour apprendre aux jeunes enfants qu'il y avait toutes sortes de gens différents dans le monde, et qu'ils devaient tous être respectés. Nous nous montions le bourrichon contre ces salopards d'homophobes, qui avaient dénoncé le curriculum comme « gay » parce que sur ses 443 pages, 6 d'entre elles mentionnaient des homosexuels, un exemple étant le livre « Heather a deux mamans ». Un livre qui était seulement sur une liste secondaire d'ouvrages, et qui était aussi révolutionnaire qu'un verre de lait. Nous méprisions aussi les gouines qui venaient régulièrement jouer les Cassandres pour nous accuser de faire reculer le mouvement d'un bon siècle en osant s'approcher des enfants, et qui gémissaient : « Mon Dieu, dire qu'ils nous prennent déjà pour des pédophiles ! » Nous restions polies, mais hors de question de reculer. Leur gêne, leur désir d'être prudentes, de ne pas s'attaquer aux tabous, nous confirmait, au contraire, que nous avions raison. Maxine Wolfe, la prof d'université, jouait le rôle de diplomate - aimable, mais ferme. « Cette action n'est sans doute pas pour vous... Pourquoi ne pas revenir dans quelques semaines ? »

Certaines s'en allaient pour de bon, mais la plupart restaient, curieuses de connaître la suite. Un peu comme les spectateurs d'un spectacle d'aviation : émerveillées par nos acrobaties d'altitude, mais espérant aussi vaguement nous voir s'écraser.

Quand on quittait le centre, il faisait déjà nuit. La plupart des Avengers allaient au Art Bar, ou ailleurs, prendre une bière bien fraîche. Amy et moi rentrions à la maison, à travers les rues grunges de l'East Village jusqu'à la chaleur infernale de notre appartement, pour qu'Amy puisse aller travailler tôt et que je me mette au lit. On aurait dit qu'on marchait dans l'eau. Une intense chaleur flottait encore dans l'air, et l'odeur à peine perceptible de l'Hudson se dissimulait sous celle de la pollution et des arbres en fleurs. Peu à peu, je commençais à prendre conscience d'autres forces dans la cité que celles des trottoirs fissurés que j'arpentais chaque jour, ou des silhouettes dans la rue. Au dessus de tout, à travers tout, partout autour de nous, se mouvaient les filaments invisibles de la politique, de la bureaucratie, d'une culture décadente et pourrissante, qui se faisait peur en regardant dans et sous nos lits, qui nous prenait, nous les Queers, comme boucs émissaires, qui écrivait des lois, qui retirait des fonds à l'art, qui interdisait des livres simplement parce qu'ils mentionnaient notre existence en passant. Comme s'ils pouvaient nous forcer à l'exil, physique et moral.

Mais nous refusions de partir.