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Chapitre: 24 (extrait)
EATING FIRE: MY LIFE AS A LESBIAN AVENGER
Kelly Cogswell
University of Minnesota Press, March 2014, English

Traduit de l'américain par Veronica Noseda et publié avec l'aimable autorisation de la University of Minnesota Press

...Nous avons créé une communauté en ligne d'un nouveau genre, une communauté définie en partie par notre identité et par des préoccupations communes, mais surtout par une certaine révolte contre la mesquinerie, la stupidité et la haine.

Nous avions pris les choses personnellement, écrit de façon aussi intime sur nos nouvelles amies que beaucoup de lectrices nous ont prises pour leurs voisines. Et lorsqu'on a inauguré une section en langue espagnole, on a commencé à recevoir des lettres du Guatemala ou du Mexique demandant des notre avis sur des enjeux locaux. En réalité, toutes les situations se ressemblaient passablement, surtout quand il s'agissait des lesbiennes et des gays. Même le temps semblait être suspendu et répétitif, comme Gertrude Stein, ou Mozart, ou les sommets des montagnes. L'histoire, comme la nature, n'était pas basée sur des arcs mais sur des fractales. Quand le président namibien Sam Nujoma déclara que les homos étaient "non africains et non naturels", qu'ils étaient "européens" et une menace nationale sur l'indépendance, il était simplement en train de faire des variations sur le même thème que le gouvernement cubain des années 60 et 70 avait utilisé contre des gens comme José Mario, comme Ana, accusés de pervertir la révolution et d'incarner une influence étrangère. Ils poussaient les citoyens à la violence et nous obligeaient à fuir en masse.

Cette fois-ci, cependant, c'était plus difficile de nous isoler. D'effacer les faits. Grâce à Internet, de nouveaux gens avait désormais accès à ce vieux terrain de bataille poussiéreux que sont les médias.

Je baptisai notre fanzine The Gully (La rigole) parce que l'eau peu creuser une marque dans le paysage goutte après goutte, si le temps le lui permet. La première devise était: "des news condensées et des opinions brutes depuis la frontière queer d'Amérique ", que j'abrégeai en "news condensées, opinion brutes, frontière queer". Cela devint, deux ou trois années après: "Opinion queer sur tout ce qui est possible et imaginable", refusant ainsi de nous cantonner à une petite niche ou de nous limiter. Le monde était grand. J'avais pensé The Gully comme un grand quotidien, où nous occupions de tout. Mon ambition était visible dans la barre de navigation du site: Gaymundo. Asie. Amériques, Afrique, Europe. Race/classe. Et art. Pendant un temps, la couverture des Etats-Unis fut diluée dans les Amériques. J'avais remis mon pays à sa place, du moins jusqu'à l'arrivée de Bush.

Je reliais les points. Je parsemais les pages "mainstream", comme celle sur l'Afrique, avec des tonnes d'histoires queer, et des liens comme Behind the Mask, un site africain gay. Ensuite, je remplissais la page Gaymyundo avec des histoires de liberté d'opinion ou de droit de réunion qui concernaient des activistes lgbt un peu partout dans le monde. Je pouvais utiliser un article sur Taiwan, où se déroulaient les premières élections après une longue période de dictature, pour mettre en relief ce qui se passait à Cuba. Comme par exemple : comment forger une démocratie avec un géant colonial sur le dos? Comment construire une économie viable quand tu es aussi petit? Quelle était la position des lgbt dans le tableau national? Taiwan avait aussi ses propres minorités raciales et ethniques, des peuples indigènes qui avaient été envahis par les colonisateurs, à leur tour colonisés, comme dans les Caraïbes. Il n'était pas question seulement de l'Occident coupable d'un horrible passé colonial. The Gully était comme le revers d'une tapisserie, où tous les fils de l'effort humain étaient emmêlés et noués ensemble. Il ramenait le monde à son unité. Et faisait chier tout le monde.

Certains lecteurs hétéros qui s'étaient abonnés après avoir lu un article sur la brutalité policière s'enfuyaient dès qu'ils voyaient le mot "gay". Un webmaster gay du Kentucky refusa de lister The Gully parce qu'on utilisait le mot "queer". Je ne savais pas que c'était offensif?! Et il y eut aussi cet épisode, quand j'étais à une fête en train de raconter à une marchande d'art gouine ce que c'était le magazine, et que son visage eut une grimace de dégoût: "qu'est-ce que tu veux dire par "point de vue gay"? ça n'existe pas!" Elle claqua la porte en braillant que l'orientation sexuelle ne nous disait rien de plus qu'avec qui on couche. D'un certain point de vue, elle avait raison. En fait, c'était tout le dilemme des politiques identitaires. Il n'y avait pas un seul point de vue gay. Comme la couleur de la peau ou le genre ou toute autre différence arbitraire, voire artificielle, l'orientation sexuelle ne nous rendait pas tous égaux. Mais elle continuait à influencer notre vie, malgré tout. C'était obligé. C'était comme avoir la tête dirigée vers le sud, alors que tous les autres l'avaient vers le nord. Comme être un coucou dans un nid hétérosexuel. Peut-être même que cette différence était notre contribution à la société. Nos vies démontraient de façon radicale que les choses ne devaient pas forcément être ce qu'elles étaient.

J'ai aussi mis en œuvre ce que je prêchais, en identifiant celles et ceux qui manquaient. Nous avons donné la parole à des écrivains de couleur et avons interviewé des activistes lgbt internationaux. J'ai posté leurs photos et vidéos- et mis en ligne probablement le premier portrait online d'une femme transgenre argentine. Nous avons parlé des gouines guatémaltèques qui organisaient des kiss-in, et des lesbiennes noires sud-africaines qui marchaient contre la violence. Les émeutes des femmes hétéros de Taiwan ont aussi été à la Une. Comme l'histoire d'une gouine iranienne, qui avait risqué sa vie à cause d'un billet posté sur un blog. Aucun groupe ne pouvait planter seul son propre drapeau dans le mot liberté.