photo
blank
Chapitre: 4 (extrait)
EATING FIRE: MY LIFE AS A LESBIAN AVENGER
Kelly Cogswell
University of Minnesota Press, March 2014, English

Traduit de l'américain par Julie Yvin et publié avec l'aimable autorisation de la University of Minnesota Press

Il faisait froid et sombre à Father Demo Square. Les lampes de la rue brillaient à peine. On entendait de loin, la manifestation avec ses coups de sifflets et chants, ainsi que les appels et réponses « A qui ces rues ? » « A nous! » pendant que nous reprenions possession du Village pour le sécuriser. Tout d'un coup, nous nous sommes trouvées entourées de manifestants, une foule nerveuse et en colère avec des panneaux lisant « Non à la Loi Neuf » (la mesure anti-gay de l'Oregon), « Bigots rentrez chez vous », et « Justice pour Marsha », un trans-activiste et drag queen noire assassinée que les policiers avaient ignoré.

Lysander monta sur une caisse en plastique devant le sanctuaire que nous avions établis, et nous nous sommes alignées à ses côtés. Extrêmement religieuse, elle portait une casquette Elmer Fudd. Alors que Lysander commençait à lire ses notes, la foule alluma les bougies distribuées par les autres Avengers. C'était aussi cérémonieux qu'un discours d'activiste. Sa voix tremblait un peu, mais la foule se tut lorsqu'elle parla, d'abord du harcèlement que deux lesbiennes du quartier avaient subi, attaquées par un groupe de jeunes, puis elle évoqua l'Orégon, là où Hattie Mae Cohens et Brian Mock s'étaient fait brulés vif.

« Nous, Lesbiennes Avengers, avons construit ce sanctuaire. Il représente notre peur. Il représente notre peine. Il représente notre rage. Et il symbolise notre intention de vivre pleinement et entièrement tels que nous sommes où que nous soyons. Nous prenons le feu de l'action dans nos cœurs. Et nous le prenons dans nos corps. Et nous sommes ici et maintenant pour leur montrer que nous sommes là, and que nous resterons ici. Nous ne nous laissons pas dévorer par nos peurs. Leur feu ne va pas nous consumer. Nous prenons ce feu et le faisons nôtre. »

Lysander toucha la torche de sa langue, qui brûla assez longtemps pour allumer une deuxième torche. Et des deux côtés, les Avengers allumèrent la leur également. Ainsi, le feu fut transmis d'un bout à l'autre de la ligne, de langue à torche à langue. De mon côté, de Rachel à moi, puis de moi à Sara, puis à Alison, sa coloc. Et nous avons brandi nos flammes d'un air triomphant vers le ciel, puis les ramenant vers nous, nous les avons avalées. La foule nous acclama avec incertitude, nous regardant transformer un numéro de cirque en sacrement.

J'étais une des volontaires qui se relayait au sanctuaire. Le Village était à la fois un des quartiers les plus tolérants envers les homosexuels et un des plus dangereux, car les homophobes savaient où nous trouver. Et pourtant, nous étions là à distribuer des prospectus avec les mots gays et lesbiennes en grosses lettres, expliquant que violences et meurtres suivaient les campagnes de haine anti-gays comme les requins l'odeur du sang.

Je me rappelle avoir eu froid, et m'être assise sur des cartons délaissés pour me protéger de l'humidité qui montait du trottoir. Une assistante sociale pour les SDF nous apporta des couvertures chaudes, que nous avons rendues après que tout soit fini. Nous allions aux toilettes au café d'à côté. Les enthousiastes d'Halloween passèrent, comme la lumière du jour. Nous restions là, vigilantes, nous imprégnant du gris de la ville. Parfois, d'autres queers nous rejoignaient pour un petit moment, allumant des bougies pour leurs amis morts du SIDA ou victime de violence. Le trottoir était une constellation. Les gens nous achetaient des parts de pizza et des cafés dans des gobelets en carton. Quelqu'un nous annonça que le Vatican avait enfin levé l'édit de l'Inquisition contre Galilée. Le monde tournait bien autour du soleil. Plus d'une histoire commença entre les Avengers blotties ensemble. C'était dur de partir à la fin de son horaire. Une partie de soi voulait rester là pour toujours, pour prendre possession au moins dece coin de la ville, pour rester comme une tache dans les yeux du public.

Le jour de l'élection, nous avons tout remballé, et nous avons fait le point en réunion.

...

Les Queers ne pouvaient pas aller aussi vite que les homophobes. Chaque jour voyait apparaître une nouvelle campagne anti-gays qui dégénérait en violence. Si on voulait arriver à quelque chose, il fallait toucher la presse nationale et l'obliger à couvrir ces faits, largement ignorés. Quelqu'un devait taper à leurs portes, les fracasser s'il le fallait, pour étaler aux yeux de tous les victimes de la « Guerre de la culture ». Pourquoi venir à New York si les Avengers étaient incapables de répondre à cet appel ?